Casse-tête

Depuis quelques mois déjà, on nous promet une « réponse graduelle » au piratage : le pirate recevrait initialement un email pour lui intimer l’ordre de cesser cette mauvaise habitude, et s’il persiste, se voit tout bonnement couper sa connexion Internet.

L’idée semble bonne : elle instille la peur du gendarme, trop absent du net, et est associée à un châtiment systématique, inéluctable, et semble-t-il plus proportionnel à la faute commise. Elle devrait donc permettre une nette réduction des usages frauduleux du net.

Cependant, le projet de loi Hadopi (car tel est son nom) laisse bien des questions en suspens.

Premièrement : la mise en application concrète. Il faudra que chaque FAI mette en place les infrastructures de surveillance des échanges de données, ainsi que leur archivage durant une année. L’ARCEP a d’ailleurs réagi à ce sujet. On peut également se poser différentes questions sur les moyens de détection : les réseaux les plus courants seront surveillés, mais il faudra également surveiller le contenu des fichiers (les pirates auront tôt fait de donner des noms farfelus aux fichiers pour brouiller les pistes, en donnant l’équivalence sur une simple page HTML par exemple). D’autre part tout réseau non surveillé passera à travers les mailles du filet, et dieu sait que ça n’est pas les protocoles qui manquent (jusqu’à Freenet qui a précisément pour vocation d’empêcher toute surveillance de ce type), ou tout simplement en s’abritant derrière un proxy comme Tor, invalidant par là-même le dispositif pour les plus roublards des pirates.

Ca ne s’arrête pas là cependant : la loi va créer des zones de non-droit, comme par exemple à Paris qui est couverte par du Wi-Fi gratuit. Il suffira de se connecter à un hotspot ouvert pour pirater en toute quiétude, laissant la responsabilité et les conséquences à la bonne âme qui aura mis sa connexion en libre service, au risque de se la voir couper (à l’inverse de la législation actuelle, il n’y a pas lieu de faire une constatation du recel des œuvres sur les disques-durs des contrevenants pour sévir). Les jours du partage communautaire de connexion sont donc comptés. Mais pire encore, même ceux qui auront eu la présence d’esprit de protéger leur point d’accès Wi-Fi par mot de passe ne seront pas à l’abri : il suffit de quelques minutes pour en violer l’accès en toute simplicité, qu’il s’agisse d’une protection WEP ou même WPA. On risque donc de punir de parfaits innocents tout en laissant les fautifs poursuivre leurs razzia.

 
Une connexion WEP hackée en une minute…

Enfin, qu’adviendra-t-il des utilisateurs à qui on aura coupé l’accès internet? La majorité des offres proposant dorénavant le « triple play » (Internet + téléphone + télévision), comment séparer les services pour n’en couper qu’un seul? Le contrevenant sera-t-il condamné à payer au prix fort une offre amputée d’un bon tiers? Pourra-t-il tout bêtement changer de fournisseur, ou mettre sa connexion à un autre nom? Y aura-t-il un fichier national des pirates pour éviter qu’ils ne se fournissent chez un autre FAI une fois déconnectés?

De même, comment faire pour ceux qui piratent à partir de la connexion de leur entreprise?

Bref, tout ça pose bien des problèmes, d’autant que certains verraient dans un tel projet une violation de la vie privée ainsi que des droits de l’homme (privation de droit sans autre forme de procès ni même l’intervention d’un agent assermenté). Moralité, le mensuel SVM a lancé une pétition contre cette mesure.

Le problème du piratage n’est pas près de trouver une solution pleinement satisfaisante.