Errements éditoriaux

riaa.jpg

Si on veut être juste, il faut également se pencher sur les lourdes erreurs commises par les éditeurs.

Alors que le haut débit n’était encore qu’un rêve lointain, les premiers éditeurs ayant eu à faire face au piratage ont été les éditeurs phonographiques. Ca n’a été rendu possible que par trois révolutions technologiques : le compact disc audio (qui diffusait la musique dans les foyers directement au format numérique, reproductible à l’identique et librement copiable sur tout ordinateur), Internet comme moyen de diffusion d’ordinateur à ordinateur, avec à l’époque des logiciels comme Napster, et enfin le format MP3 (plus précisément MPEG 1 audio layer 3, une sous-spécification du format de vidéo numérique MPEG-1 conçue notamment par le Fraunhoffer Institute, permettant de compresser efficacement les fichiers numériques audio sans grande perte de qualité, facilitant leur échange sur le net).
L’expérience des majors dans ce domaine fait aujourd’hui figure de cas d’école concernant les erreurs à éviter, en voici un petit florilège.

Pour fermer le robinet à la source, les majors ont commencé par vouloir empêcher la copie des disques en eux-mêmes, par le biais de différents moyens. Dans les premiers temps les systèmes de protection étaient assez simplistes, comme par exemple ajouter une session data au CD qui était censée empêcher à l’ordinateur d’accéder à la musique, tout en laissant les platines de salon continuer à les lire. Ce système a été aisément contourné par des drivers capable de « monter » plusieurs cessions d’un même CD simultanément par exemple. D’autres systèmes ne requéraient qu’un simple coup de feutre sur la partie du disque incriminé pour les débloquer!
La contre attaque ne s’est pas faite attendre, montant en puissance progressivement pour en arriver à une véritable aberration : les disques ne devenaient plus lisibles sur certains lecteurs par leurs acheteurs légitimes! Phillips, co-inventeur du Compact Disc avec Sony, a vu rouge en voyant des albums porter leur logo officiel alors qu’ils n’en respectaient pas les spécifications techniques qui font partie des obligations légales, et a entamé des procédures judiciaires. Point d’orgue de ce véritable fiasco, l’affaire du « RootKit » instauré par SonyBMG. Ce système de protection s’est avéré non seulement inefficace, mais a causé un tort sans pareil : il installait « en douce » sur l’ordinateur un logiciel-espion (qui plus est basé sur un logiciel libre en totale violation de ses conditions d’utilisation), qui en plus ouvrait grand les portes de votre disque dur à toutes sortes de virus! En plus du tort considérable causé à son image, SonyBMG a été obligée de rembourser bon nombre de clients.

Les majors s’en sont ensuite pris au deuxième maillon de la chaîne : les sociétés éditrices des logiciels permettant l’échange des fichiers musicaux, avec plus ou moins de succès. Si elles ont réussi à couper la tête de Napster (qui, ironie du sort, renaissait quelques années plus tard en qualité de magasin de musique en ligne légal), la bataille n’a pas été couronnée que de succès : si la vocation de ces logiciels est bien d’échanger des fichiers, ses éditeurs ne sont pas pour autant responsables de l’utilisation frauduleuse qui peut en être faite, pas plus qu’un fabricant d’armes ne peut être inquiété si un gangster s’est servi de ses produits pour commettre ses méfaits. D’autre part, c’est une lutte sans fin : faites interdire un logiciel, il en apparaît dix autres… bref, cette voie s’est avérée sans plus d’issue que la précédente.

Il fallait donc s’en prendre au troisième maillon : les pirates eux-mêmes. La RIAA (Recording Industry Association of America) a lancé une série de procès retentissants, dont le principal effet aura été de sceller la défiance mutuelle entre éditeurs phonographiques et leur clientèle. Il faut savoir que la justice américaine, à la différence du système judiciaire français, impose des dommages et intérêts punitifs : il ne s’agit pas seulement de rembourser le tort qu’on a fait, mais en outre de payer une amende conséquente et tout ce qu’il y a de plus dissuasif. La RIAA a donc obtenu des condamnations faramineuses, bien au delà des moyens des condamnés. D’autre part, la politique du recours systématique à la justice a entraîné quelques dérives : procédures à l’encontre d’innocents, voire de personnes qui n’ont jamais eu d’ordinateur, etc. Cette vague de procédures (qui n’a jamais eu d’équivalent en France à proprement parler) n’aura eu pour effet que de faire apparaître les éditeurs comme des requins sans cœur assoiffés d’argent. En ajoutant les 2 précédents fiascos, où même les acheteurs légitimes n’ont plus pu profiter de leur musique, on en arrive à une véritable bérésina. Moralité les majors sont devenus les méchants de l’histoire, et les pirates s’en sont donnés d’autant plus à cœur joie, n’ayant plus le moindre scrupule. Pendant ce temps, les majors poussent des cris d’orfraie et inventent des chiffres plus que fantaisistes sur le manque à gagner représenté par le téléchargement (dont le nombre est rigoureusement impossible à estimer).

Lorsqu’il est apparu que la dématérialisation de la musique était un fait inéluctable, après un certain temps d’observation, les Majors ont décidé de prendre le taureau par les cornes et d’affronter le piratage directement sur son terrain : Internet. Ainsi, chaque major a ouvert son propre magasin en ligne, mais l’offre était bien différente de ce que nous connaissons aujourd’hui : il était alors impossible d’acheter les musiques à l’unité, en dehors des singles, et la seule destination de ces fichiers était l’ordinateur. Impossible de graver un CD, ou même d’écouter la musique sur les premier baladeurs MP3 qui commençaient à apparaître. De plus, les tarifs étaient autrement plus prohibitifs qu’ils ne le sont aujourd’hui. Sachant qu’il fallait fouiller dans chaque magasin pour retrouver à quel catalogue appartient le disque qu’on cherche, le tableau n’était guère réjouissant : l’offre était vouée à l’échec. Jusqu’à ce qu’arrive Apple. L’iTunes Store a véritablement révolutionné la vente de musique en ligne, de haute lutte avec les éditeurs : achat au titre, prix raisonnable, possibilité de graver ses propres CD, d’utiliser la musique dans ses propres réalisations numériques (diaporamas, films privés, etc), et de la mettre sur son iPod. Les DRM étaient toujours présents, mais bien moins contraignants pour les utilisateurs. Depuis le magasin a fait des émules tout en imposant son offre comme le standard du marché, et a commencé à se détourner des DRM grâce à un accord avec EMI.

Rapidement iTunes a pris de l’importance, mais les majors on subitement pris ombrage de son hégémonie. Ainsi lorsque celles-ci ont voulu changer la grille tarifaire (proposer les nouveautés plus chères et les œuvres de catalogue à un tarif moins élevé), Apple a fait le bras de fer et a résisté. Problème pour les majors : les ventes d’iTunes représentent désormais une partie non-négligeable de leur chiffre d’affaire, à tel point qu’ils ne pouvaient tout bonnement pas tourner les talons et retirer leur musique du catalogue. Seule solution, renforcer la concurrence, pour reprendre la main à la table des négociations. Ainsi Amazon a pu lancer une offre légale de musique en ligne (disponibles aux USA uniquement pour le moment) sans le moindre DRM, au format MP3. Cette nouvelle concurrence gagne rapidement des parts de marché aux USA.

Cependant un événement récent vient à nouveau remettre en question les DRM : jusqu’ici Apple n’était pas le seul fournisseur à proposer une offre de musique en ligne conjointement avec des baladeurs numériques, puisque Sony était également sur ce créneau. Eu égard au conflit d’intérêt avec sa filiale SonyBMG, ses baladeurs n’ont dans un premier temps supporté qu’un format propriétaire de musique, appelé ATRAC, et non le MP3 (ce qui leur a coûté cher en termes de concurrence). Récemment Sony a jeté l’éponge et décidé de fermer son magasin en ligne : moralité tous ceux qui avaient acheté de la musique chez eux ne pourront plus la transférer sur un autre ordinateur… Sony recommande à ses anciens clients de graver la musique sur CD pour la re-numériser (avec la perte de qualité sonore qui en découle). Voilà de quoi faire réfléchir les clients des autres magasins avant d’acheter de la musique protégée.

On ne compte pas le nombre d’erreurs commises dans ce petit résumé. La finalité c’est que des acheteurs légitimes se sont vus punis de plus d’une façon par les systèmes de protection, et qu’une véritable défiance s’est instaurée entre les majors et le grand public. Tout ceci n’aura au final que servi à faire un peu plus de mal au marché légal, qui n’en avait déjà pas besoin.

Cependant, il ne faut pas tout mélanger : ça n’est pas parce que les sociétés éditrices ont fait des erreurs stratégiques que ça dispense pour autant les pirates de respecter la loi, d’autant que les éditeurs ne sont pas les seuls en jeu : les artistes ne sont pour rien dans ce fiasco, pourtant il pâtissent tout autant du pillage de leurs œuvres.

Comment analyser ces erreurs? Panique d’une industrie qui voit se profiler son extinction? Réaction protectionniste exagérée? Attentisme conservateur, bien assis sur ses lauriers et ses acquis? Chacun apportera la réponse qui lui semble la plus vraisemblable. Ce qui est certain c’est que, en dehors des chiffres farfelus avancés ici et là, dans les faits mesurables les ventes de disques dégringolent d’année en année. Certes, on peut en imputer la responsabilité à d’autres facteurs, mais on ne peut pas non plus exclure que le piratage y soit pour quelque chose, le contraire paraît même impensable. En tout état de cause, quel que soit le montant des pertes directement imputables au piratage, ça ne change pas fondamentalement les choses : ce montant est nécessairement intolérable et tout doit être fait pour le réduire au maximum. L’industrie a certes réagi avec un zèle qui lui aura été plus dommageable que profitable à bien des égards, mais il est à la mesure de la catastrophe économique que le piratage représente potentiellement.

Comment se sortir de cette situation inextricable? De plus en plus on avance les solutions de téléchargement légal comme le parangon qui sauvera l’industrie, qu’il faut à tout prix développer et favoriser. Certes ce modèle a fait ses preuves, mais il s’agit là d’une solution nécessaire mais pas suffisante : tant que l’alternative gratuite restera une option dans l’esprit des gens, la tentation sera toujours là. C’est pourquoi en complément il est crucial de faire de la pédagogie, d’expliquer sans exagération les enjeux mis en cause, les torts qui sont causés, et les conséquences qu’ils impliquent. Il faut refaire du piratage un acte répréhensible, condamné par l’opinion publique, plutôt que la dernière activité fashion et trendy… Ce qui n’est pas chose aisée dans notre pays où la fraude et la tricherie sont vus comme des sports nationaux!