Plagiat et création

On retrouve souvent un argument qui ne prent pas en compte toute la réalité d’une œuvre ; il consiste à dire que rien n’est création puisque nécessairement un œuvre s’inspirera d’autres réalisées avant elles, ou du moins ne pourra échapper à un certain nombre de points communs.

L’argument peut paraître censé : le terme « création » peut sembler un abus de langage dans la mesure où il ne s’agit avant tout que d’un réagencement d’éléments préexistants. Lavoisier a dit « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Les religieux argumenteront que seul Dieu a le pouvoir de créer ex nihilo. De fait, y a-t-il quelque chose qui ressemble plus à un western qu’un autre western?

Mais on peut pousser l’argument jusqu’à l’absurde : une histoire aura nécessairement des protagonistes, et revêtira souvent la structure « problème – quête – dénouement ». On pourrait donc en déduire que toutes les histoires sont des copies les unes des autres, ne serait-ce que sur cette simple base. Mais il s’agit là avant tout d’une « recette de base » pour qu’une histoire puisse tout bonnement être intéressante. De plus, la structure en question permet une infinité de variations, dans les types de problèmes, dans le parcours de la quête, et dans le dénouement, mais au delà même, dans les personnages, dans le cadre dans lequel se déroulent les événements, dans le mode de narration, les rebondissements, etc. N’oublions pas par ailleurs que rien n’empêche de reprendre à son compte la trame narrative d’une œuvre du domaine public.

Où s’arrête la création, et où commence le plagiat? Pour faire le tri, la loi exige une notion de « nouveauté ». La question ne se pose pas lorsqu’on reprend à l’identique des éléments propres à une œuvre préexistante : noms de personnages, voire chapitres recopiés à l’identique… Pour la musique, il y a une tolérance de 8 mesures identiques, les motifs musicaux pouvant être semblable par le pur fruit du hasard, au delà il s’agit d’un plagiat manifeste. Bien sûr les paroles doivent également être différentes.

De fait, si on prend par exemple la littérature ou le cinéma de genre, ils s’inscrivent dans une tradition, tel un exercice de style aux figures imposées, ou des variations sur le même thème, auxquels ils essaieront d’apporter leur pierre, si ça n’est pas tout bonnement de révolutionner le genre.

Si tous les westerns font figurer des cow-boys, ils ne racontent pas pour autant les mêmes choses. De fait, si la loi n’autorisait pas ce genre de redites, les genres se seraient limités à leur premier exemple, ce qui aurait été une perte considérable culturellement parlant, convenons-en. Fort heureusement l’humanité a bien des choses différentes à dire sur des sujets qui sont en nombre limité. Il semble qu’on ne tarisse pas d’idées radicalement différentes pour parler d’amour, par exemple : quelle tristesse si le sujet avait été une chasse gardée!

Ce qui fait donc la spécificité d’une œuvre, c’est la nouveauté qu’elle apporte. Et c’est cette nouveauté qui incarne la création en elle-même, et qui fait qu’une œuvre vaut plus que la somme de ses parties, ou que l’argent qu’elle a coûté à produire. C’est également cette création, ce caractère unique de l’œuvre, qui lui vaut le statut particulier de propriété intellectuelle. C’est notamment pour ces raisons, qu’en France du moins, on ne peut pas breveter une idée, mais juste ses moyens de mise en œuvre et d’application pratique.

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Cependant les USA ont inventé la notion de « brevet logiciel », et on voit là les dérives qu’une telle mesure entraîne : avec le concours du « patents and trademark office » peu regardant, des milliers de brevets plus farfelus les uns que les autres ont été déposés. Certains on breveté le lien hypertexte, d’autre l’achat en un clic, ou encore le concept de plug-ins pour les navigateurs Internet, etc…
Les effets pervers ne se sont pas fait attendre : certaines sociétés en ont fait leur seule source de revenus en déposant une myriade de brevet sans jamais les mettre en application et en attendant patiemment qu’un poisson tombe dans leur filet : dès qu’une entreprise proposait un produit exploitant leur idée, elles demandent des royalties, quitte à aller au procès. Moralité : loin d’être une protection des idées, ce système ne s’avère qu’être un frein à la création, au développement de l’économie, et au progrès technologique. Malgré des tentatives répétées, l’Europe est parvenue à se détourner d’une telle aberration, espérons qu’elle résistera encore longtemps.