L’ère du tout-gratuit

kinder.jpg

Après des années de lutte acharnée durant lesquelles les éditeurs ont taché vaille que vaille de préserver leurs modes de distribution, en sciant parfois la branche sur laquelle ils étaient assis, ils finissent par embrasser Internet à bras raccourcis, parfois même avec un peu trop d’enthousiasme.

On en arrive donc peu à peu à des modèles de distribution gratuite sur le net, avec une tentative de rentabiliser par la publicité. Ce modèle économique est un pari sur l’avenir et il lui reste encore à faire ses preuves, puisqu’en l’état il n’est pas encore rentable. Même pour les contenus payants, les distributeurs parviennent à peine à l’équilibre (le pourcentage qu’Apple s’arroge sur les ventes de musiques réalisées par son iTunes Store ne servent qu’à couvrir les frais logistiques, le magasin n’étant pour Apple qu’un « plus produit » pour ses iPods).

Si la gratuité peut avoir un sens pour les contenus jusqu’ici réservés à la télévision (puisqu’en dehors de la redevance, c’est comme ça qu’ils nous ont été proposés jusqu’à aujourd’hui), il en va autrement pour la musique, que pour nous approprier nous avons de tout temps du payer. Cependant Nokia a signé un accord avec Universal qui permet à tous les acheteurs de certains des téléphones de la première d’accéder gratuitement à l’intégralité du catalogue de la seconde. Il se murmure également qu’Apple chercherait à reproduire ce modèle, moyennant un surcoût sur ses iPods.

Bien que représentant une véritable aubaine pour les consommateurs, ce modèle paraît autrement plus discutable, puisqu’il dévalorise totalement la musique : au prix d’un forfait fixe, on aurait un accès illimité, sur la durée de vie de l’appareil concerné, à toute la musique (à noter que Microsoft reverse un pourcentage des ventes de son Zune à Universal, pourtant sans la moindre contrepartie. Il faut dire qu’il s’agit pour la firme de Redmond de jouer les trouble-fêtes pour attaquer l’hégémonie d’Apple en matière de musique).
Il existe également un portail de musique gratuite compensée par la publicité, mais celui-ci s’est quelque peu lancé « à la hussarde », et la musique, dont la compression est parfois médiocre, n’est utilisable que sur le site et nulle part ailleurs. D’ailleurs le traitement de la publicité, concernant la musique, est bien différent des offres de VOD gratuites : si on peut tout à fait concevoir d’interrompre un programme audiovisuel pour diffuser des vidéos de publicité, comme c’est déjà le cas à la télévision, il devient en revanche inenvisageable d’en faire autant pour la musique. La publicité, dans ce cas, est donc « à part », sous forme de texte ou d’image, et facilement ignorée par les visiteurs.

Les magasins de musique en ligne ont par ailleurs transformé la musique en outil promotionnel, puisque nombre de figures de proue de l’industrie agro-alimentaire (Coca-Cola et Pepsi en tête), ont offert des titres en téléchargement gratuit pour l’achat de leurs produit, en association avec les magasins en ligne qui faisaient ainsi leur promotion tout en poussant les utilisateurs potentiels à se frotter à leur offre et à se créer un compte chez eux.

Après s’être dématérialisée, la musique perdrait ainsi, en outre, toute notion de valeur commerciale. C’est dire si ce revirement total de l’attitude des majors, qui va à l’encontre même de leurs intérêts, peut être vu comme un sursaut désespéré. Plus que jamais, la musique se cherche une issue face à cette donnée impossible à ignorer qu’est devenu internet. Mais une fois que la musique n’aura guère plus de valeur dans l’esprit des gens qu’un jouet de Kinder Surprise, il sera trop tard pour faire machine arrière s’il s’avère que ces modèles économiques ne sont pas rentables…