Archive for the ‘Analyse’ Category

Combattre les idées reçues

mardi, mars 25th, 2008

J’avais commencé la série d’articles sur le droit & Internet par des idées reçues colportées ici et là. Au cours des débats plus ou moins passionnés qui ont eu lieu dans les commentaires, il est apparu que de le prêt-à-penser, répété de sites en forums, occupe une très grande place dans l’argumentaire des partisans du piratage. Nombre de raisonnements ne s’appuient que sur des notions très imprécises et floues, voire complètement farfelues, qui ne sont étayées par aucun fait concret ni aucun chiffre. Il s’agit en réalité plus de conjectures, de ouï-dires, ou d’intuitions qu’autre chose. Au final, l’argumentaire n’est guère solide ni rigoureux, et ne résiste pas longtemps à un examen approfondi. Qu’en conclure?

Les personnes qui téléchargent illégalement ne le font pas par idéologie ni par engagement politique. Les raisonnements avancés ici et là ne sont pas le fruit d’une réflexion dont le piratage ne serait qu’une conséquence, mais bien au contraire sont venus s’y greffer par la suite. Ce qu’on peut définir facilement en un mot : prétextes. La vérité c’est que nul n’aime reconnaître ses petits travers, et il est parfois plus confortable de les déguiser en pieuses vertus que de les regarder en face.

Il faut se pencher sur le problème avec pragmatisme, et se regrouper sur les bases sur lesquelles tout le monde ne peut qu’être d’accord : si 100% de la population pirate, il n’y aura plus de création possible. Je pense que personne ne peut décemment arriver à se convaincre du contraire, à moins de faire preuve d’une dose de mauvaise foi ou d’ignorance outrepassant toute possibilité de débat.

L’autre postulat sur lequel on peut susciter l’unanimité, c’est qu’on ne pourra jamais mettre un terme définitif au piratage, quelles que soient les mesures techniques et légales qui seront employées. Partant de ce constat, tout le monde peut se mettre d’accord pour convenir que la seule issue, comme pour le crime et les accidents de la route, c’est de tout faire pour maintenir le piratage à un niveau « acceptable », assez restreint pour permettre à chacun de continuer à vivre de son travail en toute honnêteté. Il restera sans doute à définir ce qui peut être acceptable ou non, ce qui ne manquera pas de révéler à nouveau les divergences de vues.

Le hic, c’est que « tout le monde » pirate, en comptant sur les autres pour assumer sa quote-part dans l’économie qui insuffle encore assez de vie dans l’industrie du divertissement. Quand je dis tout le monde, c’est que toutes les catégories de la population sont concernées, quelles que soient d’ailleurs leur niveau de vie : les riches comme les pauvres, voire les artistes, les éditeurs et les policiers eux-mêmes, et quand ça n’est pas les juges et les législateurs pour des questions de génération, c’est leurs propres enfants qui prennent le relais.

Il est temps de faire mon coming out, à ma grande honte : moi aussi, comme beaucoup, j’ai téléchargé tout ce qui pouvait l’être : logiciels, films, musiques. Moi aussi, je me suis voilé la face autant que j’ai pu, à l’aide des mêmes arguments, me convainquant mollement que je n’étais pas le méchant de l’histoire. Personne n’aime endosser ce rôle, c’est humain. Mais ce qui est plus humain encore, c’est d’être responsable de ses actes, ce qui représente le premier degré de la liberté.

Quitte à verser dans la philosophie, il faut en faire le constat : les idées reçues sont nos chaînes. S’en affranchir, les remettre en question, aboutir à son raisonnement propre, c’est être un peu plus libre. Certaines idées préconçues sont plus dures à abattre que d’autres, parce qu’elles font aussi partie du pot culturel commun, et qu’à ce titre elles en revêtent une valeur identitaire. Pour celles-ci, il n’y a guère qu’en se frottant à d’autres cultures qu’on parvient ne serait-ce qu’à les reconnaître. Mais cette valeur identitaire explique également pourquoi nous les répétons et les propageons sans trop y réfléchir : en agissant de la sorte, nous affirmons notre appartenance à un groupe (ce qui en soit peut représenter d’autres chaînes d’ailleurs.)
Malgré tout, il en est bien d’autres qu’il nous appartient de remettre en question et qui sont à la portée de tout esprit critique. Celles qui siègent au sein des motivations du piratage en sont.

On en arrive à un point où non seulement on ne se cache plus de pirater, mais on s’en vante même, jusqu’à avoir l’outrecuidance de traiter d’imbéciles ceux qui font preuve d’un peu plus de probité, comme si la rétribution financière des œuvres n’était que facultative et optionnelle, et qu’il fallait être privé de tout entendement pour faire ce choix incompréhensible.

Les imbéciles, ce sont ceux qui scient la branche sur laquelle ils sont assis, en se convainquant vaille que vaille que c’est l’arbre qui tombera.

Mais revenons-en au pragmatisme:

– Pirater, c’est une chose, savoir pourquoi on le fait vraiment, c’est mieux. Malgré tous les arguments qu’on peut présenter, la seule véritable raison qui vaille, pour toute difficile à reconnaître qu’elle soit, c’est qu’on pirate par facilité. Se l’admettre à soi-même, c’est entamer le chemin de la sagesse et de la responsabilité ;¬)

– Si vous faites le choix de pirater, ça vous regarde. Mais au moins n’en faites pas l’apologie publique, ce qui ajoute l’insulte à l’injure. Il vous faut réaliser qu’en agissant de la sorte, vous ne faites que vous donner bonne conscience aux frais des ayants-droits, en banalisant un acte répréhensible et en donnant à d’autres les prétextes confortables qui leur permettront d’en faire autant, la nature humaine étant ce qu’elle est. Il est grand temps, pour notre société, que cette activité redevienne ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être : honteuse. C’est en remettant nos valeurs en bon ordre que les mentalités évolueront vers une situation plus acceptable pour tous. Les pirates eux-mêmes peuvent y contribuer en adoptant un profil bas, ce qui rachèterait à moitié leur activité coupable, ou du moins ne la rendrait pas d’autant plus inacceptable.

Voilà deux étapes de base, qui sont à la portée de tous ceux qui sont de bonne volonté. Prenons des engagements et des résolutions constructives : la balle est dans notre camp.

Le téléspectateur du futur

lundi, mars 24th, 2008

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M6 vient donc de lancer son offre de « catch-up tv » gratuite, et annonce qu’elle étudie la possibilité d’étendre cette nouvelle offre aux autres chaînes du groupe, avec W9 en première ligne. M6 Replay sera également mise à disposition sur les « box » des fournisseurs d’accès à l’ADSL, permettant de regarder ces émission dans leur environnement naturel : sur sa télévision. (ce qui permettra accessoirement aux utilisateurs de Linux et de Mac OS X de pouvoir profiter de leur offre)

Voilà donc que se profile ce qu’on annonçait depuis plusieurs années : la télé « à la carte » : je regarde l’émission que je veux, quand je veux. Ces nouvelles habitudes risquent bien de changer le paysage audiovisuel en profondeur : si autrefois on pouvait découvrir une émission par hasard, au détour d’un zapping frénétique, demain nous aurons une liste d’émissions dans laquelle piocher. La télécommande ne servira plus seulement à passer de chaîne en chaîne, mais également à passer d’émission en émission au sein d’une même chaîne. Plus que jamais le titre d’une émission sera donc un choix stratégique. Après-demain, les émissions sortiront de la fameuse grille des programmes, dans laquelle elles sont parfois engoncées, et suivront leur propre rythme, leur propre souffle, à l’image de la version Internet de l’émission « Arrêts sur images« . Plus de dépassement d’horaire possible, plus de déprogrammation accidentelle.

Dans ce nouveau PAF, seul le direct tirera son épingle du jeu. Il restera le rendez-vous à ne pas manquer, du moins pour les événements susceptibles de réunir un public à l’heure dite, comme les rencontres sportives, ou les soirées électorales, où tous les spectateurs vibrent à l’unisson et frémissent du plaisir de l’instantanéité. Le groupe Bolloré avait pris le virage avec sa chaîne Direct 8, initialement en direct intégral, sans doute trop tôt, et sans doute trop mal : tout ne justifie pas une retransmission en direct, du moins certainement pas les programmes qui étaient proposés. La chaîne a depuis largement révisé sa copie. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats Unis ont eux erradiqué le direct absolu, depuis « l’affaire » du téton de Janet Jackson… Au mieux les transmissions se font dorénavant avec 10 secondes de décalage. Décalage qui, pour des raisons techniques, s’est de toutes façons propagé de par le monde au travers des différents moyens de diffusion, via les transcodages et les compressions numériques, entre les ondes, l’analogique et le numérique, le câble, le satellite, et l’ADSL, il y a longtemps que nous avons perdu notre « synchronicité ». Dorénavant les voisinages n’applaudissent plus les buts au même moment, en fonction des modes de transmission.

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ZOMG, NSFW!!1!

Même s’il reste à démontrer que l’opération puisse être économiquement viable, une chose est sûre : ce type de service est appelé à être reproduit par les autres chaînes. Canal Plus et Arte ont déjà lancé leur catch-up TV, TF1 y travaille, et France Télévisions… a signé un accord d’exclusivité avec Orange (c’était bien la peine de payer une redevance… Les programmes produits par le groupe audiovisuel public, qui appartiennent donc à tous les Français, sont donc réservés à la seule jouissance des abonnés d’Orange. S’il est légitime que France Télévision cherche à tirer le meilleur parti de son catalogue , l’opération attise d’autant plus la colère des autres fournisseurs d’accès qu’elle n’a pas fait l’objet d’un appel d’offres.)

Voilà qui changera radicalement nos habitudes de téléspectateurs, et entraînera à terme la disparition des magnétoscopes. Les formats télévisuels risquent également d’en être profondément bouleversés sur le long terme. Nous y gagnerons certes en confort, mais il nous reste à découvrir ce que nous y perdrons au change.

L’ère du tout-gratuit

samedi, mars 22nd, 2008
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Après des années de lutte acharnée durant lesquelles les éditeurs ont taché vaille que vaille de préserver leurs modes de distribution, en sciant parfois la branche sur laquelle ils étaient assis, ils finissent par embrasser Internet à bras raccourcis, parfois même avec un peu trop d’enthousiasme.

On en arrive donc peu à peu à des modèles de distribution gratuite sur le net, avec une tentative de rentabiliser par la publicité. Ce modèle économique est un pari sur l’avenir et il lui reste encore à faire ses preuves, puisqu’en l’état il n’est pas encore rentable. Même pour les contenus payants, les distributeurs parviennent à peine à l’équilibre (le pourcentage qu’Apple s’arroge sur les ventes de musiques réalisées par son iTunes Store ne servent qu’à couvrir les frais logistiques, le magasin n’étant pour Apple qu’un « plus produit » pour ses iPods).

Si la gratuité peut avoir un sens pour les contenus jusqu’ici réservés à la télévision (puisqu’en dehors de la redevance, c’est comme ça qu’ils nous ont été proposés jusqu’à aujourd’hui), il en va autrement pour la musique, que pour nous approprier nous avons de tout temps du payer. Cependant Nokia a signé un accord avec Universal qui permet à tous les acheteurs de certains des téléphones de la première d’accéder gratuitement à l’intégralité du catalogue de la seconde. Il se murmure également qu’Apple chercherait à reproduire ce modèle, moyennant un surcoût sur ses iPods.

Bien que représentant une véritable aubaine pour les consommateurs, ce modèle paraît autrement plus discutable, puisqu’il dévalorise totalement la musique : au prix d’un forfait fixe, on aurait un accès illimité, sur la durée de vie de l’appareil concerné, à toute la musique (à noter que Microsoft reverse un pourcentage des ventes de son Zune à Universal, pourtant sans la moindre contrepartie. Il faut dire qu’il s’agit pour la firme de Redmond de jouer les trouble-fêtes pour attaquer l’hégémonie d’Apple en matière de musique).
Il existe également un portail de musique gratuite compensée par la publicité, mais celui-ci s’est quelque peu lancé « à la hussarde », et la musique, dont la compression est parfois médiocre, n’est utilisable que sur le site et nulle part ailleurs. D’ailleurs le traitement de la publicité, concernant la musique, est bien différent des offres de VOD gratuites : si on peut tout à fait concevoir d’interrompre un programme audiovisuel pour diffuser des vidéos de publicité, comme c’est déjà le cas à la télévision, il devient en revanche inenvisageable d’en faire autant pour la musique. La publicité, dans ce cas, est donc « à part », sous forme de texte ou d’image, et facilement ignorée par les visiteurs.

Les magasins de musique en ligne ont par ailleurs transformé la musique en outil promotionnel, puisque nombre de figures de proue de l’industrie agro-alimentaire (Coca-Cola et Pepsi en tête), ont offert des titres en téléchargement gratuit pour l’achat de leurs produit, en association avec les magasins en ligne qui faisaient ainsi leur promotion tout en poussant les utilisateurs potentiels à se frotter à leur offre et à se créer un compte chez eux.

Après s’être dématérialisée, la musique perdrait ainsi, en outre, toute notion de valeur commerciale. C’est dire si ce revirement total de l’attitude des majors, qui va à l’encontre même de leurs intérêts, peut être vu comme un sursaut désespéré. Plus que jamais, la musique se cherche une issue face à cette donnée impossible à ignorer qu’est devenu internet. Mais une fois que la musique n’aura guère plus de valeur dans l’esprit des gens qu’un jouet de Kinder Surprise, il sera trop tard pour faire machine arrière s’il s’avère que ces modèles économiques ne sont pas rentables…

Artistes et producteurs

jeudi, mars 20th, 2008

Article écrit avec l’aimable collaboration d’Alain Carrazé, qui justement sur son blog développe ces mêmes questions aujourd’hui.

Télécharger tue

Dans la cacophonie des prises de position concernant le sujet épineux du piratage, se détachent deux catégories avec leurs spécificités : les artistes et les producteurs.

Les artistes sont sans doute ceux qui sont les plus enclins à faire preuve d’une certaine mansuétude envers les pirates. Il faut dire que ceux-ci n’investissent que leur temps et leur talent dans leurs œuvres. De plus, chaque artiste n’ayant qu’une production limitée, seules quelques dizaines d’œuvres, au mieux, sont concernées par individu. En revanche, chaque producteur s’occupe de plusieurs artistes, augmentant par là même l’impact du piratage, sans compter que le producteur mise à chaque fois son argent. En outre, les artistes ont d’autres ressources que la seule vente des disques, puisqu’ils se produisent sur scène. A tel point que certains imaginent que demain, la musique pourrait être gratuite pour tous, et que les artistes pourraient continuer à vivre grâce à la scène. De plus, un producteur ne touchera des revenus que sur les ventes effectives de l’œuvre, alors que l’artiste percevra des droits (d’auteur ou d’interprète) à chaque exploitation ou diffusion de son œuvre. Certains artistes n’auront ainsi eu à passer que quelques heures en studio et peuvent vivre le reste de leur vie sur de confortables royalties sans rien faire d’autre, pour peu que leur chanson rencontre le succès.

On peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure cette indulgence affichée par certains artistes ne serait pas que de facade, pour de simples questions d’image. Quoi qu’il en soit, le fatalisme affiché par certains ne doit pas faire figure d’arbre qui cache la forêt : l’immense majorité des artistes se plaignent, à juste titre, du pillage qui est fait de leurs œuvres.

Les ennemis avoués du piratage sont donc les producteurs, car c’est ceux qui ont le plus à y perdre. A l’ère du home studio et du virtuel, certains en viennent à dire que les producteurs ne servent à rien. D’autres à dire qu’ils ne sont là que pour se faire du fric sur le dos des artistes. Si l’image d’Epinal du producteur fumant son barreau de chaise, assis sur son tas d’or, est séduisante pour certains, la réalité est bien différente.

Le producteur est celui qui va investir son argent pour permettre la création d’une œuvre. C’est un peu la lotterie, puisqu’on a pas encore trouvé la recette magique du succès garanti. La carrière d’un producteur enchaîne succès et flops, l’argent gagné sur les premiers compensant les pertes des seconds, avec assez de chance. Pour un Starmania et un Notre Dame de Paris, Luc Plamondon aura du essuyer une Légende de Jimmy et surtout Cindy…
On pourrait penser que les producteurs ne verraient d’intérêt qu’à investir dans les formes d’expressions les plus populaires, et pourtant tous les genres sont encore représentés, y compris les plus pointus, élitistes, et confidentiels. Certains producteurs y voient là leur “danseuse”, d’autres s’y investissent par simple passion, et d’autres encore par souci d’avoir un catalogue pluraliste. Bref, il y a de tout pour tout le monde. On pourrait comparer le producteur à un joueur de casino ou de bourse, risquant son argent pour en gagner plus. Mais la comparaison tourne court : ceux-ci ne font que manipuler de l’argent et ne produisent rien. Et l’argent gagné par le producteur a pour vocation d’être réinvesti dans une autre production. Il est donc crucial que, lorsqu’une œuvre rencontre le succès, son producteur puisse en tirer des bénéfices, non seulement pour vivre, mais également pour garantir la pluralité artistique.

Dans le milieu télévisuel, la maison de production a investi de très lourdes sommes pour produire la fiction que la chaîne a commandée. En France, au budget donné par la chaîne, insuffisant, s’ajoute le fond de soutien qui permet de boucler le tour de table, très schématiquement. Si conception, tournage et montage se passent bien (sans débordement, retournage, changement complet demandé par la chaîne… ), la maison de production peut espérer rentrer dans ses frais et se faire une marge bénéficiaire. Ensuite, bonne audience ou pas, cela n’a pas une influence sur ses bénéfices mais plutôt sur ses commandes futures et sur la continuité ou non de la série. Il y a peu de marché parallèle, de revente ou de vente DVD pour les séries françaises, à quelques exception près (Kameloot…). Pour les maisons de production américaines, la situation est toute différente.

Dès le début, la série est produite en déficit financing, c’est à dire qu’elle va coûter plus qu’elle ne rapporte. La part de la chaîne NBC ou Fox ne va pas couvrir tout le budget. Par contre, la maison de production garde tout les droits d’exploitation , nationaux (après le passage sur la chaîne d’origine) et internationaux. Donc si la série marche, se vend à l’étranger, accumule de nombreux épisodes pour être rediffusée sur le câble… là, oui, c’est le jackpot. Un « Desperate housewives », ou un « Friends ». Par contre, si la série se ramasse et s’arrête au neuvième épisode, là, aucune chance de rentrer dans les frais. Et il y a chaque année beaucoup plus de séries qui se ramassent que de séries qui marchent.

Donc le problème du piratage devient beaucoup plus crucial pour le studio car, si ses possibilités de rentabilisation de la série sont touchées, c’est tout l’équilibre financier qui part à la dérive. Concrètement, si la série a déjà été beaucoup téléchargée à l’étranger et qu’il ne fait rien contre cela, ses clients, qui sont les chaînes nationales locales vont, bien évidemment, sauter sur l’occasion pour demander une réduction des droits de diffusion. Tels des dominos, tout pourrait suivre et on va demander au producteur exécutif de diminuer le budget puisque la série est plus difficilement rentable. Donc moins d’acteurs, moins d’effets…

Le piratage vient donc changer la donne pour eux : en partant d’un hasard mesuré pour pouvoir gagner de l’argent, on en arrive à un véritable jeu de massacre où plus aucune règle ne tient.

La réalité du marché, c’est que les producteurs sont les véritables hommes-clés de toute l’industrie. Sans eux, pas de films, de séries, de chansons, ni même de spectacles.
Certains disent qu’il y aura toujours des artistes, qu’ils feront toujours des chansons. Sans doute. Comme il y a toujours eu des poètes, écrivant dans leur coin, qui n’ont jamais rencontré leur public. Et produire un album, ça demande bien plus qu’un simple papier et un crayon : c’est faire des maquettes, sélectionner des mélodies, des paroles, payer un studio d’enregistrement, des photographes, des maquilleuses, des graphistes, une équipe marketing, la promotion, le clip, etc.

L’artiste seul, même avec les outils modernes, en reste à l’étape de la maquette. Pas sûr que tout le monde arrive à y trouver son compte. D’ailleurs nombre d’auteurs se sont essayés à la vente directe « d’e-books » sur le net, avec le succès que l’on sait… Certes, nous avons un rapport physique au livre qui est bien différent de la musique et de l’image animée, qui sont par définition immatérielles. Mais ça n’est pas le seul frein au développement de la vente directe de l’auteur au consommateur, puisque chaque métier de l’édition et de la distribution apporte sa pierre à l’édifice. Et que dire bien sûr de l’industrie cinématographique, même les fanfilms de nos jours ont recours à des producteurs. N’oublions pas également que celui qui porte un projet audiovisuel, son créateur et instigateur, va « formater » son œuvre pour qu’elle soit réalisable : le scénario prendra en compte le budget (certaines scènes sont impossible à réaliser si les moyens ne sont pas là), mais il prendra également en compte toutes les réalités économiques qu’entraîne le financement de son œuvre : s’il s’agit de produire un téléfilm ou une série, il faudra que le sujet soit susceptible de fédérer le public cible de la chaîne, les investisseurs ont donc un droit de regard lourd de conséquences sur l’œuvre, et à ce titre, l’auteur qui négocie pied à pied avec eux est directement concerné par le piratage sur internet, par effet domino.

Cependant, la fameuse « exception culturelle » française en matière de cinéma peut parfois aboutir à certaines aberrations : par le truchement des obligations légales d’investissement dans les œuvres françaises, nombre de films sont « budgetés » de telle façon qu’ils arrivent à l’équilibre tout en ayant « zéro entrées salle » en prévision… Si cela permet de s’affranchir de pratiques racoleuses et putassières pour attirer le chaland et proposer des films de qualité, cette façon de s’affranchir du succès commercial permet également son exact opposé… Cependant n’oublions pas que même ces films là s’inscrivent dans une logique économique qui leur est supérieure : si un film arrive à l’équilibre sans le concours des spectateurs, c’est parce que des chaînes de télévision, et autres fonds de soutien nationaux et européens, ont mis suffisamment d’argent dedans pour couvrir tous les frais de production. Et ces investisseurs, eux, entendent bien obtenir un retour sur leur investissement…

Il faut également prendre en compte la notion même de l’investissement, et de l’accord contractuel. Quand un investisseur construit une piscine, il compte rentrer dans ses frais grâce au prix du billet d’entrée. Ca n’est pas pour que des petits malins s’amusent à ses frais. Si certains resquillent, alors ils faussent la donnent et ne jouent pas le jeu. Moralité, l’investisseur ne rentrera pas dans ses frais aussi tôt que prévu, et donc il y perd de l’argent.

La notion est sans doute abstraite, vague, imprécise, du moins suffisamment pour qu’elle soit facilement balayée d’un revers de la main par ceux qui piratent, mais ça n’en est pas moins une réalité incontournable : à chaque fois qu’une œuvre est piratée, les gens qui ont travaillé pour faire en sorte que cette œuvre existe perdent de l’argent. Chaque copie pirate leur cause donc un préjudice incontestable. C’est en gardant cette réalité à l’esprit qu’on parviendra peut-être à des comportements plus responsables.

Les grandes manœuvres

lundi, mars 17th, 2008

C’est parti, la guerre stratégique des portails de VOD est lancée.

Jean-Yves Robin, président de la société de production Calt, et producteur des séries Caméra Café et Kaamelott, a assigné en justice le site de pira partage de vidéos Dailymotion pour « exploitation illicite » de ses deux séries.

La société a publié un communiqué de presse:

« Depuis la création du site de partage, de très nombreux épisodes de Kaamelott et de Caméra café sont mis gratuitement à la disposition des internautes et ce alors même que CALT Production a régulièrement signalé la présence de ces contenus contrefaisants sur le site »

Jean-Yves Robin a précisé à l’AFP : « On n’attaque pas pour aller chercher quelques euros. On attaque car l’exploitation illicite (…) met en péril le finacement des projets. »
Il a ajouté que d’autres sites feraient l’objet de poursuites.

Il faut noter que des saisons entières de Kaamelott et Caméra Café sont disponibles gratuitement et légalement sur le portail wideo.fr, qui appartient au groupe M6. Les séries sont d’autre part disponibles en vente sur le site de VOD M6 Video, et il est probable qu’on retrouvera des épisodes sur le prochain portail de catch-up tv gratuit M6 Replay, qui ouvrira ses portes Mercredi.

Il devient donc inconcevable de laisser des sites qui deviennent dorénavant des concurrents bénéficier des productions maison et se faire leur beurre dessus. Après un certain laisser-faire, la contre-attaque s’organise. Alors que les offres de VOD sortent du domaine purement expérimental, les chaînes de télévision ont également lancé leurs portails de partage de vidéo, avec Wat.tv pour TF1 et donc Wideo.fr pour M6, qui entrent en concurrence directe avec YouTube et Dailymotion.

En Décembre dernier c’était Jean-Yves Lafesse qui attaquait Dailymotion pour les mêmes raisons. Le tribunal a débouté l’artiste de sa demande en première instance pour manque de preuves, il a fait appel de cette décision.

On peut d’ailleurs s’interroger sur la bonne volonté de YouTube ou Dailymotion, qui vont chastement nous prévenir lorsqu’un épisode de « un gars, une fille » contient des propos explicites… sans pour autant se débarrasser d’un piratage manifeste.

L’avantage pour les utilisateurs c’est qu’on s’oriente vers une professionnalisation de ces sites, qui n’auront d’autre choix que de veiller scrupuleusement au respect du droit d’auteur, étant eux-mêmes propriétaires de licences. On pourra donc les consulter avec moins de scrupules, et profiter en toute sérénité des contenus qu’ils offriront. L’inconvénient, en revanche, c’est qu’on s’oriente très clairement vers une querelle de clocher sans précédent : chaque chaîne proposera son portail, avec uniquement ses productions. Il faudra donc aller piocher à droite et à gauche et nous n’aurons pas un magasin centralisé dans lequel on pourra consulter tous les catalogues disponibles, comme c’est le cas pour la musique avec iTunes par exemple.

Cette évolution s’était d’ailleurs déjà annoncée aux USA puisque la chaîne NBC a décidé de retirer ses séries télévisées du magasin en ligne d’Apple, pour les proposer gratuitement sur son propre portail en ligne. Le problème se fera sentir d’autant plus vivement en France pour le cinéma hexagonal, puisqu’il est majoritairement financé par les chaînes de télévision, qui en conséquence s’arrogent les droits de « première exploitation ». Les co-productions entre chaînes concurrentes risquent d’ailleurs de poser quelques problèmes, les portails de VOD représentant un nouvel enjeu pour elles. D’autre part, il n’est pas impossible que la VOD vienne chambouler les pratiques en matière de production et d’exploitation des films.

Les mois à venir promettent donc de sérieux remous, puisque pour déployer leurs offres légales, les chaînes vont devoir nettoyer les violations les plus manifestes de leurs propriétés intellectuelles.

Fansub & Scanlation

vendredi, mars 7th, 2008

Dans la jungle des œuvres distribuées illégalement sur le net, on trouve notamment le fansub et la scanlation.

Fansub est un mot composé de « fan » et « sub » (pour « subtitles », sous-titres en anglais) : il s’agit donc d’un sous-titrage amateur, réalisé par des fans. Scanlation suit la même structure : scan (pour une image scannée) et « lation » pour « translation » (« traduction » en anglais). Il s’agit de bande dessinées, comics, et plus communément de manga qu’on a scanné et dont on a remplacé le contenu des bulles par une traduction maison.

Les « teams » distribuent le fruit de leur travail sur le net pour permettre à tout un chacun de profiter d’une œuvre qui n’est pas disponible dans le circuit classique. Ou du moins… pas encore…

Malgré l’altruisme apparent de ces équipes de passionnés, et malgré l’absence d’offre commerciale à laquelle ces traductions sont censées pallier, il ne faut pas s’y tromper : ces distributions sont tout ce qu’il y a d’illégal, et causent bel et bien du tort, non seulement aux auteurs, mais également aux éditeurs, et par voie de conséquence à la japanime en général et à ses afficionados en particulier. Certains se persuadent que puisque personne n’a acquis les droits pour la France, alors l’œuvre n’appartient à personne et donc l’opération serait légale. C’est totalement inexact, puisque distribuée en France ou non, l’œuvre appartient bel et bien à ses auteurs, de quelque nationalité qu’ils soient. (sachez d’ailleurs que rien n’empêche d’acheter ces œuvres en import)

D’une, les œuvres sont distribuées sans l’accord de leurs auteurs, ce qui est une violation de leurs droits primordiaux. De deux, ces traductions ne sont par définition pas d’une qualité irréprochable (fautes d’orthographe, traductions approximatives, voire traductions de traductions, non respect des standards typographiques en matière de sous-titre, etc) ce qui cause un préjudice qualitatif à l’œuvre originale. Troisièmement, les textes et dialogues sont également la propriété de leurs auteurs et ça vaut pour toutes les langues. Et enfin, la distribution de ces traductions cause un dommage commercial puisqu’elles représentent autant de ventes perdues pour une commercialisation légale. Moralité, une œuvre qui aurait pu être distribuée en France peut très bien ne jamais l’être à cause même du fansub et de la scanlation, ce qui est assez ironique sachant que ces deux modes de distribution se voudraient un remède au mal qu’ils créent eux-même!

Mais là où ça touche au sublime, c’est que ces traducteurs amateurs sont souvent farouchement attachés à la reconnaissance de leur travail, et se mettent vite en colère lorsque celui-ci est détourné par d’autres, alors que c’est exactement ce qu’ils font eux-mêmes avec l’œuvre originale!

D’où l’utilité de se rappeler cette règle simple que nos parents nous ont apprise dès le plus jeune âge : ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse.

Nous vivons dans l’ère du « tout, tout de suite ». Nous sommes devenus des consommateurs capricieux. Nous exigeons d’avoir accès à tout, et de ne pas avoir à attendre, faute de quoi nous nous servirons nous-mêmes. Mais il faudrait réfléchir aux conséquences : cette avidité et cette impatience ne rend service à personne, au bout du compte.

Rebondir

mardi, mars 4th, 2008

Suite aux différentes réflexions qui ont été faites dans les commentaires, quelques points de vues intéressants et argumentés:

Vidéo sur le blog d’Alain Carrazé

une réaction intéressante

Voilà de quoi nourrir un peu plus le débat. Ce qu’il y a de sûr, c’est que personne ne s’en sortira, ni les artistes, ni les producteurs, ni le public, si le piratage prédomine. Comment faire pour que tout le monde y trouve son compte?

Finalement, c’est la même problématique que pour le réchauffement de la planète : tout le monde est responsable, individuellement, d’une partie infinitésimale d’une catastrophe planétaire. Il faut commencer par travailler à une prise de conscience et une responsabilisation de chacun pour que les attitudes changent, et d’autre part réfléchir à des modèles économiques qui feraient perdre tout intérêt au piratage. Ce qu’il faut comprendre, ici, c’est que la balle est dans le camp de tout le monde.

Culture et licence globale

mardi, mars 4th, 2008

On a vu que l’Etat Français accordait un statut tout particulier à la propriété intellectuelle. Concernant l’accès universel à la culture, j’ai évoqué le domaine public, mais il y a d’autres façons dont cette valeur républicaine s’exprime. Les musées en sont un exemple : l’Etat achète à prix d’or des œuvres pour les mettre à disposition du public, éviter qu’elles n’aboutissent dans une collection privée, ou pire encore, en dehors du pays.

Un autre exemple plus parlant encore sont les bibliothèques et médiathèques, qui, moyennant un abonnement annuel modique, donne accès à toute la culture sous toutes ses formes. Bien sûr, il faut encore se déplacer, mais l’accès à la culture est bel et bien garanti et offert à tous les français (les moins fortunés peuvent d’ailleurs y accéder gratuitement). Il peut d’ailleurs sembler bon de le rappeler quand on tombe sur ce genre de messages assez surréalistes:

biblio.png
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Entre le domaine public, la copie privée, les musées et les bibliothèques, il est incontestable que chaque français dispose bel et bien d’un accès illimité à la culture, pour un prix très raisonnable voire même gratuitement. Les chantres du piratage qui s’imaginent en robins des bois de la culture perdent donc un argument de taille.

On pourrait d’ailleurs assimiler le forfait de la bibliothèque à la fameuse licence globale, qui a fait tant débat lors des discussions autour du projet de loi DADVSI. L’idée consistait à ce qu’en imposant un forfait supplémentaire à tous les abonnements internet, on dépénalisait en échange le téléchargement des biens culturels. La belle fausse bonne idée que voilà… fort heureusement elle fut abandonnée, mais certains ne désespèrent pas de la voir se réaliser un jour, ce qui serait tout bonnement catastrophique : tout d’abord, ça ferait potentiellement de tous les internautes des pirates en puissance. N’oublions pas que seuls ceux qui vont à la bibliothèque en payent le forfait… deuxièmement, sachant qu’il n’y a aucun moyen d’estimer quelles œuvres sont téléchargées, le reversement du forfait aux ayants-droits se ferait nécessairement à un pro-rata différent de la réalité, et donc pas forcément juste et équitable. Enfin, ça aurait tout simplement éradiqué toutes les offres légales de téléchargement sur le net.

Et malgré les arguments des uns et des autres, s’il est une chose claire aujourd’hui, c’est que pour peu que l’offre soit suffisamment attrayante (simple, avec autant de choix que possible, et à un prix raisonnable), les internautes sont tout à fait prêts à payer pour leur musique et leurs films. Le fameux iTunes Store d’Apple l’a amplement démontré, puisqu’il est aujourd’hui le numéro deux de la vente de musique aux USA, tous magasins confondus, et qu’on s’attend à ce qu’il devance le premier, Wall-Mart, d’ici la fin de l’année.

Après quelques errements, il semble que l’offre vidéo soit également mieux adaptée sur iTunes : il est maintenant possible de louer les films durant 24 heures, à 2,99$ pour les films de catalogue, et 3,99$ pour les nouveautés, et un dollar de plus pour la version HD (sur Apple TV uniquement).
Mais ce qui avait fait le succès de l’iPod, c’était l’ubiquité de votre discothèque : vous pouviez récupérer vos CD pour les mettre sur le petit baladeur. Pour la vidéo, en revanche, aucune possibilité, du moins légalement, de récupérer vos DVD. Là aussi des accords sont venus pallier au problème, puisque désormais certains DVD, qui sont appelés à se multiplier, contiennent une version du film spéciale pour iPod.

En attendant que l’offre de location soit disponible en France (d’ici la fin de l’année), celle-ci ne vaudra que pour les films américains : le cinéma français étant financé, de manière très spécifique, essentiellement par les chaînes de télévision françaises. Celles-ci ont déployé leurs propres portails internet, et leurs propres offres de VOD. Pas question pour celles-ci d’accorder leurs production au concurrent d’en face. Moralité, il y a autant d’offres de VOD qu’il y a de chaînes de télé, à des tarifs et conditions différents, bref, on en revient à ce que l’offre de téléchargement légal de la musique était avant l’arrivée d’Apple : voué à l’échec.

Entre tout ça, de nouveaux modèles économiques surgissent : le site d’ABC ou de NBC, ou encore le site hulu.com, ou même des solutions logicielles comme Joost permettent de regarder gratuitement du contenu (séries télévisées, documentaires, etc) moyennant quelques publicités qui viennent interrompre les programmes. Gratuites, de bonne qualité, ces solutions ont des atouts non-négligeables face au piratage. La consommation de vidéo en ligne se cherche encore, et il est clair que la recette miracle trouvée pour la musique ne peut s’y appliquer directement. On regarde rarement son film préféré autant de fois qu’on écoutera sa musique préférée. La majorité des vidéos n’ont pas vocation à être regardées en boucle. D’autre part, avec l’essor de l’ADSL et de ses « box » en France, l’offre de VOD se multiplie. Ainsi pour un abonnement mensuel on peut accéder librement à tout le catalogue de Free Home Video.

N’oublions pas cependant que toutes ces offres légales sont en concurrence directe avec le piratage. Il faut donc proposer quelque chose de plus attrayant pour inciter les internautes à revenir dans le droit chemin. Ce qui ne se fera sans doute pas sans tâtonnements.

Droits, épisode III : la copie privée

lundi, mars 3rd, 2008

La grande exception au droit d’auteur est celle dite du droit à la copie privée : peu importe la « fraîcheur » d’une œuvre que vous avez légalement acquise, vous avez le droit d’en faire une copie pour votre usage privé, dans le cercle familial. Par exemple, si vous achetez un CD, vous avez légalement tout à fait le droit d’utiliser la musique pour la bande-son de votre film de vacances, ou encore d’en faire une copie pour le lecteur de la voiture, ou sur votre iPod, etc. C’est d’ailleurs au titre de l’exercice de ce droit que nous payons depuis quelque temps une taxe sur tous les supports numériques vierges, décidée et régulièrement amendée par la commission Albis. Cette commission est essentiellement composée de membres de l’industrie de l’édition et de la production audiovisuelle, qui s’accordent de manière assez unilatérale une rente sur les supports vierges. La nuance donc, c’est que cette taxe n’est pas là pour compenser le piratage, mais bien pour compenser le droit à la copie privée (on notera que le monde de l’édition papier s’est passée des siècles durant d’une telle compensation sur les photocopies…). On peut également trouver discutable que toutes les utilisations des supports numériques aient pour vocation de compenser l’exercice du droit à la copie privée, mais les professionnels qui en font un autre usage peuvent demander à être exemptés d’une telle taxe en fournissant les justificatifs nécessaires.

Cependant le droit à la copie privée a été régulièrement mis à mal, entravé, voire attaqué par les syndicats de producteurs. Tout d’abord avec les fameux « DRM » (Digital Rights Management, en français Mesures Techniques de Protection, ces « verrous » logiciels qui vous empêchent de copier librement un fichier numérique, ce qui va naturellement à l’encontre du droit à la copie privée).

Bien qu’entérinés en Europe par la loi, la tendance actuelle est de s’en détourner : les magasins virtuels de bien culturels en reviennent peu à peu aux formats ouverts, du moins pour ce qui concerne la musique. Les DVD en eux-mêmes comportent depuis le début un cryptage, bien qu’il fut rapidement cassé, mais qui fit également l’objet de batailles judiciaires sans merci. Naturellement le Blue Ray et feu le HD-DVD ont poussé la protection bien au-delà de leurs ancêtres… Par exemple, il vous faudra une chaîne supportant intégralement les DRM, du lecteur jusqu’au téléviseur via la connexion HDMI, pour que le film d’affiche en haute définition.

Comment, dans ce contexte, exercer ce droit à la copie privée pour lequel nous payons donc un droit d’accès? C’est bien le problème. Les législateurs ont décidé que ce droit serait toujours accessible en faisant une simple demande auprès de l’éditeur de vous fournir une version sans verrou… Le problème, c’est que peu d’entre nous le savent, et que les éditeurs comptent bien sur le fait que peu d’entre ceux qui le savent exerceront ce droit. Mais le pire, c’est que rien n’oblige l’éditeur à vous fournir cette version, ni même à motiver son refus (la décision aurait du être mise entre les mains d’une tierce partie neutre… comme un juge, par exemple…)

Il faut dire également que les DRM posent un véritable problème de libre concurrence : demain, un éditeur pourra vous forcer à ne consulter ses œuvres que sur du matériel d’une marque donnée. Nous n’en sommes pas encore là, mais les DRM rendent le scénario possible. A l’inverse, il a pu y avoir des conflits d’intérêts entre les différentes branches d’une même société, comme par exemple Sony qui a perdu beaucoup de terrain sur le marché des baladeurs numériques pour s’être entêté avec son format propriétaire ATRAC, qui avait pour vocation de protéger l’activité de sa branche d’édition phonographique.

Au delà même de ces bâtons dans les roues, certains tentent de s’attaquer à la racine même du « mal », en supprimant purement et simplement le droit à la copie privée. Ainsi, Janelly Fourtou, épouse de l’ancien PDG de Vivendi-Universal (maintenant président de son conseil de surveillance), et accessoirement députée européenne, a-t-elle tenté à plusieurs reprises de proposer un projet de loi allant dans ce sens, entre autres joyeusetés, fort heureusement sans succès jusqu’ici. Si toutefois on en venait un jour à perdre ce droit, il faudrait naturellement que la taxe sur les supports vierges disparaisse avec lui…

En attendant, vous avez le droit de copier les œuvres pour votre usage personnel, du moment où elles ne sont pas verrouillées (puisqu’il est désormais illégal de contourner ces protections…). Mais la nuance de l’usage personnel est de taille, puisqu’elle ne vous permet bien évidemment pas de rendre ces copies publiques. Ce qui devient lourd de conséquences lorsqu’on se pique de mettre une vidéo perso sur YouTube : l’histoire, la musique, les personnages, les images, tout doit être à vous, c’est à dire que tout doit être une création personnelle (ou alors n’utiliser que des œuvres du domaine public).

Et créer des images peut devenir un vrai casse-tête : saviez-vous qu’il aura fallu obtenir une autorisation expresse pour qu’une photo de Sigmund Freud figure dans le cabinet de psychologie du film Chouchou?

Il n’y a que deux exceptions à cette règle : le droit de parodie (qui explique pourquoi on trouve des bandes-dessinées relatant les aventures troupières de héros qu’on a connus plus sages), et le droit de « courte citation », qui a pour vocation d’informer. Courte citation qui n’a d’ailleurs véritablement lieu que pour le texte et le son, une image étant impossible à « citer ».

Dans ce contexte, si on se pique de vouloir imaginer le nombre de vidéo illégales qui traînent sur YouTube, DailyMotion, et consorts, on a vite le vertige. Bien sûr toutes les vidéos reprises de la télé, ou les films, viennent à l’esprit en premier, mais ils sont loin d’être les seuls :

La mode du « playback » (où des énergumènes se trémoussent en singeant un chanteur), la mode des « covers » (où cette fois on joue/chante la musique « pour de vrai »), les montages (Robocop contre Terminator, etc), et bien d’autres encore, toutes ces vidéos sont donc illégales, quel que soient par ailleurs les talents qu’elles ont mis en œuvre.

Seuls les « fanfilms » sont tolérés, bien que techniquement tout autant illégaux.

Petit précis du droit d’auteur, 2ème épisode

lundi, mars 3rd, 2008

Aujourd’hui, nous allons nous pencher sur la notion d’exception au droit d’auteur, qui est souvent méconnue, et c’est bien dommage pour tout le monde.

Pour commencer rappelons, grossièrement, quels sont les droits des auteurs: en droit français, les auteurs ont un droit dit « inaliénable » sur leur œuvre (c’est à dire qui ne peut être transmis à un tiers ou qu’autrui ne peut s’accaparer de quelque manière). Ce qui leur permet d’avoir un droit de regard sur ce qui en est fait jusqu’à leur mort, et même au-delà puisque ce droit est alors transmis à leurs héritiers.

Un tel « super-pouvoir » est cependant pondéré par quelques corollaires. J’y reviendrai sur plusieurs articles, et on commence aujourd’hui avec celui du domaine public.

Après une certaine période après la mort de l’auteur, qui varie en fonction de la nature de l’œuvre, celle-ci « tombe » alors dans le domaine public. C’est à dire qu’elle appartient désormais à tout le monde : chacun peut la reprendre à son profit, en faire une adaptation sur laquelle on peut obtenir une rémunération, ou encore y accéder librement et gratuitement. C’est un peu comme si tout le monde devenait son auteur.

Naturellement les éditeurs n’ébruitent guère la chose, et continuent à vendre leurs éditions qu’on est pourtant en droit de copier librement et légalement. La grande majorité des œuvres du domaine public se retrouvent évidemment dans la littérature, une des plus anciennes formes d’expression. Ce qu’il sera sans doute bon de se rappeler lorsqu’il s’agira d’obtenir « l’école des femmes » pour l’instruction de votre petit dernier.
Vous pouvez trouver quantité de ces œuvres en libre accès sur Wikisource

D’ailleurs vous avez pu voir nombre d’œuvres du domaine public adaptées sans licence ou autorisation (la quasi totalité des dessins animés de Disney, ou encore la Ligue de Gentlemen Extraordinaires, initialement un comic américain avant de devenir un film, qui réunit des personnages de la littérature comme le Capitaine Nemo, Alan Quatermain, le Dr Jekyll, Mina Harker sortie du roman Dracula, l’homme invisible, Tom Sawyer ou encore Dorian Gray.)
L’inconvénient pour les producteurs de telles adaptations, c’est que tout le monde est libre de sortir sa propre version de Blanche-Neige ou de Cendrillon, pour peu naturellement que les éléments propres à l’adaptation originale ne soient pas repris dans un de ses clones. Et bien sûr, les clones ne manquent pas…

Il est d’ailleurs assez ironique de voir qu’à l’époque où the Walt Disney Company était devenue un ogre assoiffé d’argent (alors dirigée par Michael Eisner), la société n’a pas hésité à faire un lobbying forcené auprès des législateurs américains pour que Mickey ne tombe pas dans le domaine public… alors qu’elle a bâti son empire sur le domaine public lui-même!

On trouve également des musiques et des films dans le domaine public, bien que ces œuvres soient plus difficiles à traiter (œuvres composites, aux droits mélés : auteurs, interprètes…). On peut ainsi se régaler du grand classique Nosferatu de Murnau (film muet de 1922 à vous faire frémir), ainsi que d’autres œuvres, sur le site archive.org

Bien que datées par définition, ces œuvres sont libres(du moins en fonction des législations de chaque pays), et Internet peut s’avérer un formidable outil d’accès à toutes celles-ci, en toute légalité. Voilà qui devrait donner du grain à moudre à ceux qui appellent de leurs vœux un accès libre et universel à la culture. Curieusement certains d’entre eux semblent plus intéressés par le dernier album de Lorie…

Mais voilà que sonne l’heure de la récré… dans notre prochain cours, nous verrons une autre exception au droit d’auteur qui nous concerne tous : la copie privée.