C’est l’histoire de petites filles et de petits garçons. Ils ont quatre, sept ou dix ans. Il rentrent de l’école, jettent leur cartable Tann’s en courant, se servent une ration monumentale de Nutella sur une tranche de pain qui ne fera office que de support, se servent un verre de Banga, et allument la télé, à la main, car en ce temps là on ne pouvait sélectionner l’une des trois chaînes publiques qu’en appuyant sur un des gros boutons bruyants du poste.
Le générique entame sa petite ritournelle guillerette à la flûte alors que s’inscrivent lentement des lettres tracées à la craie sur une ardoise quadrillée. En ce temps là, points de fioritures ni d’effets 3D. Une sémillante petite blonde à queue de cheval, fraîchement reconvertie de son boulot de “speakerine” (un métier maintenant disparu), accueille ses jeunes spectateurs avec un clin d’œil, et c’est parti pour quelques minutes de contemplation béate d’images animées qui emmèneront ces “chères têtes blondes” dans un monde de rêves et de héros. Il y a trente ans jour pour jour, un robot venu de l’espace allait bouleverser les après-midis des enfants d’alors, devenant instantanément un phénomène qui laissera des traces dans toute la culture populaire jusqu’à aujourd’hui. La légende de Goldorak était née. A vrai dire, et au grand dam de Jacqueline Joubert, la différence avec les programmes jeunesse de l’époque était flagrante : jusque là, aucun héros ne risquait vraiment sa vie pour sauver ceux qu’il aimait, et nous étions bercés par toutes sortes de mièvreries gentillettes. Le prince de l’espace était donc voué à crever l’écran, ce qu’il ne manqua pas de faire, jusqu’à atteindre le record incroyable de 100% d’audience, et propulser le phénomène manga au point de faire de la France le second consommateur après le Japon lui-même.
Après bien des rediffusions, Goldorak nous a quitté définitivement sur un dernier épisode, bien mal nommé “Ce n’est qu’un au revoir”. Les années passent, les enfants grandissent, mais s’accrochent à cette tartine de Nutella, leur madeleine à eux. Il faut croire qu’ils auront pris trop au sérieux les recommandations d’Antoine de Saint-Exupéry, qui leur avait dit pis-que-pendre des grandes personnes, trop tristes et trop sérieuses. Le temps de l’innocence ne reste jamais loin pour eux, et tout est prétexte pour y retomber, pour “faire comme si”, l’espace d’un instant toujours trop bref où les contraintes de la société semblent se relâcher un tant soit peu. Jamais ils n’ont oublié ce temps de l’enfance, où les devoirs et les soucis s’interrompaient pour laisser place à l’évasion de l’imaginaire. Nul n’oubliera ne serait-ce qu’une virgule de ces génériques qui donnaient le départ de nouvelles aventures. Tous rechercheront le moindre petit bout de souvenir, la moindre parcelle d’enfance.
On se jette sur les “remixes” des succès d’autrefois, on court les boîtes de nuits écumées par les anciennes stars en délicatesse financière. Les plus accros échoueront dans les gloubiboulga-nights, messes orgiaques célébrant le paradis perdu. Tous ces vieux dessins animés sont achetés dès l’instant où ils sont mis sur le marché en DVD. On fait durer le plaisir autant qu’on peut. Oh, bien sûr, tout ça a vieilli, et on se rend compte que ça ne volait pas toujours bien haut. Les enfants d’aujourd’hui font une moue moqueuse en voyant ces vieilleries, mais là n’est pas la question. C’est une petite rallonge qu’on s’offre, c’est un moyen de retrouver l’odeur de la colle Cléopatre, les vignettes Panini qu’on s’échangeait à la récré, la sensation de ce pull fait par mémé qui grattait, et ce temps béni à jamais perdu.
Et un jour, on se réveille avec la gueule de bois. On réalise qu’on s’est fait avoir. Tel le carrosse redevenant citrouille, Hubert Chonzu laisse place à Bruno-René Huchez. Les héros de notre enfance se voient disputés par des parents illégitimes, en un pugilat très éloigné des valeurs autrefois portées à l’écran. Les illusions s’envolent, et laissent un goût bien amer, qui n’a plus rien à voir avec celui du Nutella. Tout ce que nous voulions, c’était un peu plus d’innocence… le rêve a tourné court.
Malheureusement pour les rapaces, il est une qualité que ces enfants, devenus grands, ont amplement démontré : ils n’oublient pas.
Bon anniversaire, Goldorak.